Informatique : la police travaille à l’âge de pierre

Au moment où des journées d’action et des manifestations de policiers vont se succéder jusqu’à la fin septembre à l’appel de syndicats de police qui vont au combat, une fois encore désunis, pour des revendications salariales, d’avancement et pour obtenir de meilleures conditions de travail — à la fois matérielles et en renfort de personnels en enquête et sur la voie publique, parfaitement légitimes —, l’hebdomadaire L’Express enfonce une fois de plus un clou dans cette plaie ouverte au sein de notre administration. Cela concerne cette fois-ci l’informatique, en titrant : « Informatique : la police travaille à l’âge de pierre » (* voir bas de page).

Cet article met l’accent sur un dysfonctionnement majeur du matériel informatique dont souffrent tous les services de police depuis une quinzaine d’années, et qui est relatif à l’utilisation d’un logiciel de rédaction des procédures pénales policières, et plus précisément à l’établissement des procès-verbaux nécessaires à leurs enquêtes.

Ce logiciel, qui devait faciliter la tâche des enquêteurs depuis 2015, leur a tout simplement et progressivement compliqué la tâche et fait perdre un temps considérable, alors que le temps est compté pour les Officiers de police judiciaire quand ils doivent clôturer une enquête au terme d’une garde à vue de 24 heures, 48 heures ou plus, selon les infractions commises.

Il arrive donc fréquemment que ce programme informatique se bloque, empêchant les enquêteurs de transmettre, dans certains cas particuliers, les procès-verbaux demandés par les magistrats, ou bien leur faisant prendre du retard pour la présentation des mis en cause devant le Parquet. Les dysfonctionnements sont multiples : les pièces jointes nécessaires et indispensables à une procédure disparaissent soudainement des écrans et obligent les policiers à refaire tout leur enregistrement en un temps record ; parfois même, les enquêteurs sont obligés de recourir à l’impres-sion d’une version papier de l’ensemble de leur travail ; c’est aussi le cas des déconnexions brutales du programme durant le cours des auditions; des vidéos également que le logiciel ne prend pas toujours en charge et qui doivent être envoyées manuellement aux magistrats sur des CD ou sur des clés USB, etc.

Ces désagréments dus à un logiciel moyenâgeux alourdissent la charge de travail des enquêteurs et en découragent plus d’un, même ceux qui s’apprêtaient à entrer dans la filière d’investigation et qui y renoncent. En outre, les conséquences de ces bugs informatiques sont parfois graves, car elles peuvent entraîner la nullité d’une procédure. C’est notamment le cas lorsqu’un PV est mal numérisé et donc impossible à retenir comme acte de procédure par les magistrats au cours d’une comparution immédiate.

Ce piteux état dans lequel travaillent nos services de police est la conséquence d’un logiciel qui a été mal conçu, et ce malgré plusieurs mises à jour depuis son lancement en 2011. Par ailleurs, l’amélioration du système était attendue avec la mise en place du logiciel SCRIBE intervenue en 2015, qui a coûté très cher à l’Administration mais qui n’a jamais fonctionné correctement.



Ce programme était appelé à se muer en outil commun à la police et à la gendarmerie, et à remplacer les logiciels existants, mais les dysfonctionnements qui se sont assez rapidement produits après sa mise en place étaient d’ordre administratif et ont attiré les observations de la Cour des comptes qui, après avoir commis un audit flash en 2022, a conclu au fait que ce programme constituait

« l’exemple emblématique d’une conduite de projet défaillante »

notant une série de dysfonctionnements de nature organisationnelle, technique et juridique empêchant irrémédiablement ce système d’aboutir.



Et la Cour, dans son arrêt n° S-2026-0975 du 28 août 2026, après avoir estimé le préjudice financier de ce projet à 257,4 millions d’euros, en tenant compte du temps perdu pour les enquêteurs entre 2022 et 2026, et après avoir finalement enregistré le fait que le Parquet général avait réévalué le préjudice financier à 34 millions d’euros — somme découlant de manière directe et certaine des faits —, a condamné deux anciens directeurs généraux de la Police Nationale, Messieurs

Éric Morvan

(DGPN d’août 2017 à février 2020)

et :

Jean-Pierre Falcone

(DGPN de juin 2014 à août 2017)

ainsi que quatre hauts fonctionnaires du ministère de l’Intérieur à des amendes variant entre 2 000 € et 6 000 € selon les personnes en cause. Ce qui, somme toute, représente peu au regard de ce qui leur est reproché par la Cour, c’est-à-dire une faute de gestion collective majeure.

La Gendarmerie Nationale, plus réactive, a préféré se retirer du système Scribe dès novembre 2016 et a confectionné elle-même son propre système, en attendant la mise en place du prochain logiciel prévu pour entrer en service en 2019.

Cette affaire de systèmes informatiques mal conçus, ou faits surtout pour servir de base documentaire en statistiques, s’ajoute à toutes les difficultés actuelles que connaît la Police Nationale, et est la conséquence, pour l’essentiel, du fait que ce Corps est mal dirigé et mal géré depuis des années par ceux qui en exercent la responsabilité suprême, c’est-à-dire les préfets qui se servent de ce poste comme d’un tremplin afin de viser des places plus prestigieuses, ou bien qui ne font que passer.

En conclusion, et de mon avis personnel, ces postes importants devraient revenir à des commissaires de police anciens, expérimentés, compétents, et uniquement à eux, c’est-à-dire à ceux qui connaissent le terrain et ses difficultés, qui connaissent les hommes qui servent ce Corps d’excellence et leurs problèmes, et enfin qui ont une fine connaissance des services centraux, régionaux et locaux.

Faute de grands chefs à la tête de ce Corps, la police perd son âme et s’efface, les policiers perdent leur motivation et sombrent dans la routine, la France républicaine perd peu à peu un rempart essentiel pour la sauvegarde de la démocratie


Une belle citation d’Alexandre Dumas, dans son livre Les Mohicans de Paris, résume parfaitement mon propos :

« Un pays sans police est un grand navire sans boussole et sans gouvernail. »


(*) Llien de l’article rédigé par Céline Delbecque en cliquant sur le logo de l’express

édition du 10 septembre 2026

Marseille, le 18 septembre 2026



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